Depuis 8 mois déjà une grande partie des 15,5 millions d’électeurs et électrices dont le vote individuel a fait triompher le NON le dimanche 29 mai se sentent déconcertés, ébahis voire trahis, certains ressentant même l’impression confuse de s’être fait voler une victoire qui leur revenait de droit.
Comment ne pas les comprendre ? D’une certaine façon, le spectacle politique actuel n’est que la énième version de la pièce « On prend les mêmes et on recommence » : le projet de Constitution n’est pas enterré, l’élargissement vers la Croatie, la Roumaine ou la Turquie se poursuit dans une fuite en avant dans laquelle le rêve d’une Europe puissance s’évanouit, les grands partis se proposent de présenter des candidats tous ouvertement favorables au OUI, comme si rien ne s’était passé le 29 mai. Plus gravement, parmi les hommes qui nous gouvernent, nul ne fait le lien entre les récentes explosions de violences dans les banlieues et le détricotage minutieux du maillage républicain effectué depuis des années par nos gouvernements, avec l’aval des grands éditorialistes de la presse écrite. Aucun d’entre eux ne bat sa coulpe ou ne commence l’esquisse d’un début d’auto-critique. Pourtant leur responsabilité est grande.
Systématiquement, ils ont fait reculé la République : celle-ci reposait historiquement sur l’alliance de la Nation et du monde du travail. La nation était alors le creuset politique capable d’assimiler les uns et les autres, pauvres ou riches, provinciaux ou immigrés de fraîche date, à une même communauté de destin. Par delà les différences culturelles ou les inégalités sociales, un ferment commun reposant sur un lien juridique et politique permettait de dépasser le repli sur les identités ethniques ou les communautés religieuses, dans lesquelles l’individu, croyant y trouver une famille, se condamne bien souvent à l’enfermement. Or, cette idée de nation, non pas exaltation de passions chauvines néfastes, mais cadre de la démocratie indépassable et base politique permettant d’accéder à l’universel, a été constamment décriée par nos élites, politiques mais aussi intellectuelles et médiatiques. Depuis des années, on a affaibli l’Etat au profit d’une Europe lointaine, impuissante et technocratique, on a supprimé les outils de l’intégration comme le service national, on a favorisé la mise en place de communautés en valorisant la discrimination positive, on a échoué dans la transmission de la langue. Plus grave : nos élites ne croient plus désormais que la France, en tant que nation politique, communauté de destin, ait encore un avenir. C’est la stratégie du renoncement, la nouvelle trahison des clercs.